Création émergente et culture urbaine : un exemple bruxellois
Réhabilitation de deux gares en centre ville et d’un axe urbain
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Henri Simons
président de l’asbl Recyclart, professeur à l’IHECS, ancien premier échevin de Bruxelles en charge de la Culture et de l’Urbanisme
Philippe Itschert
président de l’asbl CONGRES, conseiller au cabinet du bourgmestre de Bruxelles.
À l’échelle d’une ville, le champ de l’action culturelle est extrêmement large. Une municipalité a la possibilité de compléter la mission culturelle de l’État ou, en l’occurrence, des Communautés. Au travers de ses propres services publics culturels, l’autorité publique s’exprime dans les musées, les centres d’archives, les galeries, les centres culturels de proximité, les théâtres, sur les scènes et sur les écrans,… mais aussi dans la rue ou dans des lieux publics à priori peu propices voire incompatibles avec une démarche culturelle.
En effet, l’espace public au sens large est un lieu d’expression privilégié de la culture urbaine émergeante.
I. Reconnaissance de la culture, culture de la reconnaissance
La culture est un enjeu majeur pour faire vivre, respirer les villes. Au-delà de l’augmentation des moyens humains et du renforcement des possibilités financières, les pouvoirs publics doivent mener à bien des initiatives de créations émergentes et accroître le rayonnement du patrimoine historique.
Six axes forts peuvent ainsi être dégagés:
- favoriser, par un travail de proximité et de décentralisation, la participation
des citoyens ;
- réinvestir les espaces publics, à savoir sortir la pratique culturelle de lieux fermés, objectiver l’esprit des lieux et le désir des personnes en investissant des lieux nouveaux (rues, appartements, anciens commerces, gares désaffectées) ;
- donner une place aux nouveaux médiums et supports d’expression soutenus par les générations émergentes avec leur mode spécifique de conception et de gestion des projets culturels. Pour leur donner la place qu’ils méritent dans notre culture contemporaine, il est nécessaire, par le développement de moments forts, de leur offrir une réelle visibilité ;
- par la création de médiations, décloisonner les disciplines artistiques afin de mettre en relation les différents acteurs locaux pour renforcer le maillage culturel existant ou pour stabiliser des associations émergentes au statut souvent précaire ;
- offrir une politique culturelle cohérente par le développement d’une communication événementielle et institutionnelle de qualité qui renforce la visibilité de la production artistique en allant au-devant du public ;
- conserver le patrimoine par une politique globale de gestion intellectuelle et de valorisation auprès des publics.
II. Deux exemples concrets : Recyclart et CONGRES
À la ville de Bruxelles, l’intégration de ces six principes d’action à la politique culturelle et urbanistique a conduit, dès 1997, à l’élaboration du projet que tous les Bruxellois connaissent aujourd’hui sous le nom de « Recyclart ». Il s’agissait alors de réaffecter des locaux de la gare de Bruxelles-Chapelle, située sur la jonction ferroviaire nord-midi, en un lieu de rencontres et d’expérimentations : à la fois laboratoire artistique, lieu de création, centre de formation pour chômeurs, espace de confrontations et de diffusion culturelles,… Lieu étonnant et original, il a été inauguré en 2000 suite à une importante rénovation et regroupe un ensemble de locaux polyvalents ouverts aux arts, à la fête et au quartier : un café-resto, des espaces de création et de diffusion culturelle, des ateliers techniques et artistiques, un secrétariat et l’incontournable « Plage », place de la gare devenue piétonne, réaménagée et offerte aux flâneurs, aux skaters et aux événements de plein air. Le « skatepark » ouvert au printemps 2006 permet, quant à lui, la rencontre de l’espace public et de la culture urbaine.
La programmation de Recyclart s’articule autour d’une multitude de disciplines : musique, multimédia, arts plastiques, ateliers vitrine et résidences d’artistes en interaction étroite avec le quartier. Dans cette volonté d’aller vers l’autre, à la rencontre des différences, Recyclart, lieu intrinsèquement bilingue, travaille à la découverte de l’ensemble des communautés culturelles et linguistiques.
Comme un bon exemple ne vient jamais seul, nous avons voulu, via une initiative privée, donner corps à un deuxième projet d’occupation culturelle d’un lieu public oublié ; même si les haltes de Chapelle et de Congrès accueillent encore des navetteurs aux heures de pointe. C’est ainsi qu’est né en 2007, le projet « CONGRES ». Ici aussi il s’agit d’investir une des gares mineures de la Jonction Nord – Midi, à savoir la halte de Bruxelles-Congrès créée en 1952 pour desservir la Cité administrative de l’Etat et totalement délaissée depuis l’évacuation et la vente de celle-ci.
Le projet vise à favoriser l’intégration urbaine de la Jonction géographique Nord-Midi en développant des projets culturels et artistiques dans et autour du site de la gare Bruxelles-Congrès, à associer la population locale au développement du lieu par le biais d’animations et de projets participatifs, à valoriser l’intérêt patrimonial du bâtiment et défendre l’architecture moderniste, à alimenter la réflexion sur la politique urbanistique, à accueillir et coproduire la création artistique contemporaine et la culture urbaine ainsi qu’à promouvoir les jeunes talents de la scène électronique. On le voit : les démarches, avancées ici comme exemples concrets, sont proches et complémentaires et, surtout, s’étendent aujourd’hui à un axe urbain, celui de la jonction nord-midi, de manière à allier participation urbaine, appropriation de l’espace public, création et émergences.
Des deux côtés, c’est bien la participation des citoyens et des créateurs qui est mise en avant. Elle consiste à encourager la revitalisation du tissu urbain par la participation des citoyens à la vie culturelle de leur ville. En effet, c’est par son ancrage social qu’une politique culturelle doit s’intégrer aux nouvelles données culturelles et sociales de la ville. Dans cette optique de culture urbaine, la ville est considérée comme une ressource de l’action démocratique. Alimenter l’interaction entre espace public et puissance publique exige de développer des médiations et d’encourager des confrontations avec le public. C’est pourquoi, au travers d’asbl comme Recyclart et CONGRES, nous aidons à renforcer la socialisation des nouvelles générations et à élargir les publics.
La volonté de permettre aux citoyens de comprendre l’art et de participer à la création demande à être soutenue. Ce travail repose sur la notion de ville pluriculturelle et sur celle de mixité culturelle dont la philosophie avait déjà été défendue lors de Bruxelles 2000, capitale européenne de la culture, initiative dont il faudrait analyser la pertinence locale et le bilan très positif que l’on peut en tirer aujourd’hui.
La symbiose artistique, sociale et culturelle exercée au cours de cette manifestation est, aujourd’hui encore, à l’origine de nombreuses synergies des deux Communautés. Cette duplicité est avant tout un atout constitutif de notre spécificité, celle d’une ville à partager, notamment sur le plan culturel, entre toutes les communautés afin d’en faire le terreau d’un enrichissement réussi, facteur d’intégration par l’échange et la collaboration. Cet esprit est l’essence même de la philosophie urbaine portée par Recyclart et CONGRES. Un des bilans de Bruxelles 2000 est d’avoir pu donner à la ville-région de Bruxelles une cohérence socio-culturelle renforcée, sur laquelle nos initiatives d’investissement de deux gares trouvent appui.
Pour mener une telle politique, il convenait donc avant tout de réinvestir les espaces publics. Cette entreprise d’investissement de l’espace public procède d’une démarche éthique. Elle se veut une réponse au sentiment d’insécurité en ville et offre la possibilité d’un fructueux travail de découverte de l’autre. Sortir la pratique culturelle de lieux fermés est impératif. La culture au sens large investit ainsi des lieux nouveaux qui n’avaient pas vocation à l’origine d’accueillir des démarches artistiques.
Pour nous, la ville a un rôle particulier en matière culturelle. Elle se doit d’identifier les ressources novatrices, les forces intellectuelles et créatrices, les générations émergentes avec leur mode spécifique de conception et de gestion des projets culturels.
C’est pourquoi, sur le territoire de la ville de Bruxelles, Recyclart et CONGRES, offrent une place à la culture contemporaine par le biais de moments forts qui offrent une incontestable visibilité à ces projets. Mais ces projets intègrent aussi, et c’est essentiel, les enjeux urbains. Si l’espace public a été aménagé, après concours, autour de Recyclart et de la halte de Bruxelles-Chapelle (espace public « La plage », skate park), la réflexion s’est étendue au quartier, et particulièrement aux abords de la Chapelle des Brigittines, centre d’art contemporain dédié à la danse.
En parallèle, nous allons mener, au départ du travail des deux associations, une réflexion basée sur la même philosophie autour de la halte de Bruxelles-Congrès et sur l’ensemble de la Jonction ferroviaire qui traverse Bruxelles. Ces quartiers sont déstructurés par les interventions brutales des années 50 et constituent un enjeu intéressant pour le centre de Bruxelles : quel lien nordmidi, quelle mobilité pour une ville du 21e siècle, comment vitaliser l’ancienne cité administrative de l’Etat et y faire vivre de nouveaux habitants en centre urbain, comment donner vie et respect au patrimoine moderniste des années 50, quelle place offrir à la culture urbaine, aux cultures émergentes,… ?
La création d’ateliers d’artistes à deux pas de Recyclart dans le quartier des Tanneurs et dans le quartier de la Senne, l’accueil d’artistes dans des lieux et des vitrines tant à CONGRES qu’à Recyclart, tout cela a pour objectif de stimuler une symbiose entre des plasticiens et des quartiers en pleine reconversion, où fourmillent des initiatives culturelles très diverses. L’espace public devient ainsi un laboratoire où s’expriment, au quotidien, les différentes facettes de la culture.
Il s’agit donc de produire une politique culturelle cohérente dans une ville qui, tout en assumant son rôle international, aspire à conserver ce visage humain qui en fait sa spécificité.
III. Bruxelles 3000 : un projet pour faire de Bruxelles la capitale culturelle européenne
Une politique culturelle de la ville doit viser avant tout à une meilleure qualité de l’offre culturelle, à travers des actions et outils artistiques, organisationnels et communicationnels tels ceux que nous reprenons ici. Ce sont lesenjeux culturels d’une ville du 21e siècle qui sont posés et auxquels il s’agit, pour tous, de participer, de s’adapter en fonction de choix politiques clairs et progressistes.
Le défi culturel qui se pose aujourd’hui à Bruxelles est l’amélioration de la visibilité et de la cohérence de l’offre culturelle. C’est dans cette optique que se situe le lancement du projet Culture Capitale, une sorte de Bruxelles-3000, à l’instar de Lille qui a pu poursuivre les actions entreprises par le corps vivant de la ville quand elle était capitale culturelle européenne. Ce projet est né de l’expérience acquise grâce au processus qui a abouti à Bruxelles 2000. En effet, au regard des attentes du milieu culturel, il faut stimuler un projet culturel vecteur de cette identité bruxelloise multiculturelle et contemporaine, résolument ouverte sur le monde. C’est d’ailleurs, toute proportion gardée, ce que nous venons d’expliciter, par deux exemples, dans le travail de Recyclart et de CONGRES que nous présidons. En effet, notre capitale, notre région, notre ville, a besoin d’un projet de développement culturel ambitieux qui résonne au-delà des clivages communautaires, rayonne sur la scène belge et internationale, et dans lequel tous les habitants de cette région, de ce pays voire d’Europe puissent se reconnaître. Mais, aujourd’hui encore, le principal obstacle à une vision culturelle globale à Bruxelles demeure le manque de cohérence entre les différents niveaux de décisions politiques et les institutions culturelles. La région doit le comprendre et donc intégrer la culture comme enjeu essentiel, comme moteur urbain, dans son nouveau Plan régional de développement durable. C’est à elle de tracer le fil rouge des ambitions et des besoins culturels et éducationnels de Bruxelles.
Au centre de l’Europe, Bruxelles est le vivier d’une offre culturelle riche, diversifiée et novatrice. À la croisée des chemins, Bruxelles brasse les identités multiples de cette ville bilingue et cosmopolite. En la matière, il faut donc s’imposer culturellement. Nous disposons d’atouts incroyables pour être la capitale de l’Europe. Il nous faut maintenant ne pas être seulement sa capitale administrative, nous devons, parce que cette idée est inscrite au coeur même du processus européen, en être la capitale culturelle. Nous avons là un rôle tout à fait particulier à jouer.
Alors que, sur le terrain, les culturels s’organisent et que, progressivement, le Kunsten Festival des Arts ou encore le BRXL BRAVO, Recyclart, CONGRES et plein d’autres initiatives citoyennes artistiques s’imposent comme des moments-clés de la programmation culturelle, il est temps que les pouvoirs publics puissent répondre aux attentes. C’est difficile, mais il est excitant ce projet ouvert sur l’Europe et le monde, au-delà des langues et des frontières, avec les créateurs, les artistes, les habitants.





